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Régis Debray en Bolivie et en Haïti

HAÏTI : Réflexions sur le coup d’état contre le président Jean-Bertrand Aristide

par Claude Ribbe

Publié le 15 février 2010 par Claude Ribbe

Régis Debray, Marie-Laure Leguay et son mari, Dominique de Villepin, Jean-Claude Duvalier, le Président Aristide, l’ambassadeur Thierry Burkard, André Apaid, la CIA, Pétré-Grenouilleau, Valérie Terranova, Arnaldo Saucedo Parada et... le Che... dans un article [1] réunissant des textes issus du "blog" de l’écrivain Claude Ribbe.

Ce dernier, à travers le rôle joué par Régis Debray à Haïti (alors que lui était confiée par Villepin une commission chargée de « réfléchir » sur les relations franco-haïtiennes en 2004) nous livre sa réflexion sur le coup d’état fomenté par la France et les États-Unis contre le Président Aristide.

www.claude-ribbe.com

 La Commission Debray à Haïti

Lorsque la commission Debray se rendit en Haïti, nous résidions dans le même hôtel. Régis Debray et Véronique Albanel (née de Villepin), qui venait de faire son apparition dans cette commission et dont personne ne soupçonnait qu’elle était la sœur du ministre français des Affaires étrangères, avaient, eux, le privilège de loger au manoir des Lauriers, chez l’ambassadeur Burkard. On se demande bien pourquoi. C’était surréaliste de voir des gens comme Chotard, Dorigny ou Dahomay comploter toute la journée au bar de l’hôtel et préparer tranquillement un coup d’Etat en vidant des bières. Ce qui était pathétique, c’était quand ils trépignaient d’impatience, en attendant le fonctionnaire du Quai d’Orsay chargé de régler leurs consommations. Ils n’auraient jamais laissé aux Haïtiens un seul centime qui ne vienne du contribuable français.

Les employés de l’hôtel connaissaient mes positions. Comme ce n’étaient pour les membres de la commission Debray que des êtres stupides, de simples choses qui apportaient à boire, les putschistes ne se gênaient pas pour parler devant eux. Ils avaient tort. Plusieurs fois, les barmen vinrent m’avertir que j’étais l’objet favori des conversations de la commission, que ses membres ne cherchaient qu’à me nuire et que j’avais intérêt à être extrêmement prudent, car ils étaient, selon eux, capables du pire. Je pensais que lors des révoltes d’esclaves, et en particulier en 1802, les nègres de case, dont les esclavagistes ne se méfiaient pas, avaient dû plus d’une fois avertir les abolitionnistes de ce qu’on préparait contre eux. Cette marque de confiance de compagnons que je ne soupçonnais pas est l’un des souvenirs les plus forts de cette période.

J’eus l’occasion de croiser Debray à l’aéroport et de constater qu’il s’était mis dans une tenue qu’il croyait de circonstance : pataugas et battle dress. À le voir ainsi attifé, il ne faisait aucun doute qu’il préparait un coup d’État et ne s’en cachait même plus. Il allait et venait : sur le plateau central, et sans doute en République dominicaine, où une troupe armée d’assassins commandée, en apparence, par Guy Philippe, se préparait à venir semer la terreur. J’adressai, par principe, un mail d’indignation à Valérie Terranova, la conseillère de Chirac, qui était probablement à l’origine de l’envoi du guérilléro bavard en Haïti : « Je suis extrêmement surpris, après les conversations que nous avons eues, de voir un Régis Debray, ici, en battle dress, en train de préparer un coup d’Etat ! Il est impossible que vous ne soyez pas au courant. En tout cas, maintenant, vous l’êtes et si vous ne réagissez pas, je saurai à quoi m’en tenir. » Cette pauvre fille, aujourd’hui employée à la fondation Chirac (machine de guerre supplétive pour porter Villepin à la Présidence), me répondit d’une manière qui ne laissait aucun doute sur son implication et transmit naturellement copie de mon mail à Debray.

Pour comprendre qui elle était et ce qu’elle faisait à l’Élysée, il suffit de dire que lorsque je lui parlai de l’utilité pour la France d’élever une statue à la mémoire du général Dumas, elle me dit qu’il lui suffisait d’en parler à Bongo et qu’il paierait cash. Bongo devait payer beaucoup de choses. C’est comme cela que fonctionnait la France de Chirac et de Villepin : Bongo payait cash.

Le lendemain, le guérilléro bavard apparut à l’hôtel où se trouvaient les quartiers de ses troupes, flanqué de quatre gendarmes, qui ne le quittaient pas d’une semelle. Le roquet, prévenu par la Terranova que j’y voyais clair dans son jeu, se mit à aboyer dans le couloir avec une férocité inouïe. Je lui jetai avec mépris qu’on n’était pas en Afrique, encore moins en Bolivie. J’appuyai sur le mot Bolivie en le regardant droit dans les yeux. J’ajoutai qu’il ne serait pas toujours entouré de gendarmes lorsqu’il me croiserait, et que l’avenir pouvait durer longtemps. Il doit s’en souvenir, car depuis, lorsqu’il m’aperçoit, il baisse prudemment les yeux et rase les murs, quand il ne change pas carrément de trottoir. Pour bien comprendre l’ambiance de cette fin d’année 2003 à Port-au-Prince, il faut savoir que le président Aristide laissait les nombreuses radios privées et les journaux se déchaîner contre lui. Les membres de la commission Debray ne se gênaient pas pour aller épancher leur négrophobie maladive au micro de ces stations financées par la classe dirigeante haïtienne, claire de peau et raciste au dernier degré. La presse jouissait d’une liberté dont n’a même pas idée dans les prétendues démocraties occidentales.

L’ambassadeur Burkard devait rencontrer le ministre Voltaire et son homologue des Affaires étrangères, qui me convièrent à cette réunion. Étant citoyen français, j’informai l’ambassadeur de ma présence en qualité d’expert pour la question de la restitution. Burkard en profita pour se faire accompagner par la commission Debray au grand complet, ce qui n’était pas du tout prévu. Au grand complet ou presque, car on demanda ce jour là au « nègre de service », Dahomay, de ne pas venir. Il fut excusé sous le prétexte qu’il avait mal au ventre.

La rencontre est une scène qui mérite d’être contée. Elle se passait dans le bureau du ministre des Affaires étrangères d’Haïti. Ce ministre était là, avec son homologue Leslie Voltaire, ministre des Haïtiens de l’étranger, chargé du dossier de la restitution. Assistaient à la réunion Ira Kurzban, avocat du gouvernement de Port-au-Prince, Francis Saint-Hubert, brillant économiste haïtien, ainsi qu’un conseiller martiniquais de Leslie Voltaire. Ce conseiller était un ami de Césaire. La commission Debray entra dans le bureau à la queue-leu-leu et s’assit, à l’invitation du ministre, de l’autre côté de la grande table où nous étions déjà installés.

Curieusement, deux « membres » de cette commission restaient debout. Le ministre les invita à prendre place, eux aussi, mais ils n’en firent rien. Examinant les lieux avec suspicion, ils allèrent se poster devant les deux issues du bureau, la main sur la poitrine. Tout devenait clair : ces deux messieurs en costume cravate, comme les autres, étaient en fait des gendarmes français en civil chargés de protéger les « blancs » contre les « nègres », forcément dangereux, que nous étions (à l’exception de Kurzban). La main sur le 357 magnum qu’ils dissimulaient sous leur veste, les pandores avaient reçu l’ordre de tirer sur nous —deux compatriotes, deux ministres haïtiens et un avocat états-unien— au moindre geste qui leur paraîtrait suspect.

Cette scène doit paraître romancée. Elle s’est pourtant déroulée telle que je la raconte et personne, à commencer par Debray, n’oserait me démentir. J’y repense souvent. C’était pour moi une bien cruelle humiliation que de voir des compatriotes se comporter ainsi dans une petite démocratie qui ne demandait qu’à entretenir des relations normales avec l’ancien pays colonisateur et esclavagiste. Il était bien déchirant de se sentir encore Français dans ces circonstances. Comme c’était néanmoins le cas pour moi, des larmes de honte me montèrent aux yeux, et j’avoue que je n’y repense pas sans émotion, plus de six ans après. Je ne souhaite à personne d’avoir honte de son pays comme j’ai eu honte du mien, dans ce bureau que les ventilateurs n’arrivaient pas à rafraîchir, à 8 000 kilomètres de Paris.

Imagine-t-on une commission nommée par le ministre des Affaires étrangères de la République d’Haïti se rendant à Paris pour une réunion dans le bureau du ministre des Affaires étrangères français, avec deux gardes armés qui se posteraient devant la porte du bureau de Bernard Kouchner, la main sur le revolver ? Si la commission Debray était capable de se comporter ainsi en public, peut on imaginer ce qui pouvait se passer à l’abri des regards gênants ? Je m’efforçai de prendre de la distance et de rechercher ce qu’il pouvait y avoir de cocasse dans ces circonstances. D’un côté de la table, Ribbe, normalien « noir » comme dirait Finkielkraut, agrégé de philosophie, de l’autre côté de la table, Burkard, normalien « blanc », agrégé des Lettres, et Debray, normalien « blanc » également agrégé de philosophie. Les deux normaliens « blancs » avaient des fonctions officielles. Le normalien « noir », lui, défendait une petite démocratie et, au fond, l’honneur de la France. Car la France, heureusement, celle de la Déclaration des droits de l’homme, n’était pas du côté de la commission Debray, ce jour là.

Debray prit la parole et demanda avec arrogance, en nous désignant, Me Kurzban et moi, qui nous étions et ce que nous faisions dans ce bureau. Le ministre lui répondit avec un sourire que nous étions membres de la commission élargie chargée d’examiner la restitution de la dette de la France et que nous étions là en tant qu’experts. Il ajouta que M. Debray me connaissait, sans doute. Debray aboya : « Du moment qu’il n’est pas là pour raconter n’importe quoi ! » Véronique de Villepin, qui se cachait sous son nom d’épouse, Albanel, était à côté de Debray, avec l’air pincé d’une femme de colon qui serait obligé d’accompagner son mari au marché aux esclaves et de supporter les mauvaises odeurs. L’ambassadeur se tenait coi, avec l’air aussi franc que celui d’un âne qui recule. Marcel Dorigny, le bon communiste ami des noirs, faisait partie de la bande. Il baissait les yeux quand son regard croisait le mien.

Sans répondre aux sottises du guérilléro bavard, j’interpellai la sœur du ministre :

— Tiens, quelle surprise ! Je crois que nous nous connaissons — Oh, cela m’étonnerait ! répliqua la pimbêche avec mépris. — Mais, si, faites travailler votre mémoire. Vous ne voyez pas ?

Véronique de Villepin commença à se troubler. Debray la regardait avec inquiétude. Les deux gardes du corps ne comprenaient plus rien : on leur avait dit qu’il y aurait des nègres très dangereux, des « chimères » sur lesquels il ne faudrait pas hésiter à faire feu et voici que l’un d’entre eux, au lieu de tirer sa machette de dessous la table, s’exprimait calmement, en bon français, avec des mots qu’ils n’auraient jamais imaginés si bien prononcés dans la bouche d’un sauvage.

Après avoir laissé passer un instant, je lançai :

Vous êtes bien Véronique Galouzeau de Villepin ? — Oui, pourquoi ? fit-elle en rougissant jusqu’aux oreilles.

La nouvelle Pauline Bonaparte était publiquement démasquée. Les deux ministres étaient hilares.

— Je me souviens de vous, ajoutai-je, parce que nous étions condisciples à Sciences po.

C’était vrai. J’avais fréquenté, en même temps que l’Ecole normale, cette institution, (pour voir, car je n’avais que peu de goût pour les compromis et la vie ennuyeuse qu’imposait, selon moi, une carrière dans la haute administration). Je me souvenais très bien de cette péronnelle qui préparait l’ENA, et dont le frère, à l’époque, ne s’était évidemment pas encore fait remarquer en devenant le « Fouché » de Chirac, l’homme du « cabinet noir ».

— Quelle mémoire ! glapit-elle. Ou alors, vous avez pris vos renseignements. — Non, je n’ai pas l’habitude, comme vous sans doute, de « prendre mes renseignements » sur les gens. Mais il y a simplement quelque chose qui m’a marqué chez vous et que vingt cinq années n’ont pas effacé. — Ah oui, et quoi donc ? — Votre amabilité et votre sourire.

Véronique de Villepin, qui ne s’attendait guère à cette sortie de ma part, se retrancha dans un mutisme complet. Debray, pour la sauver du ridicule, prit la parole d’une voix qui se voulait menaçante :

— Je suis ici au nom du président de la République française, éructa-t-il sous sa moustache. Je commence par vous avertir d’une chose. Que ce soit bien clair : même si ce président était mon ami Alain Krivine, vous n’auriez pas un sou de la France, vous entendez ? Pas un sou ! Jamais ! Jamais !

Ce qui était étrange, c’était que la question de la restitution de la somme extorquée aux Haïtiens par la France en 1825 avait été explicitement exclue de la mission de Régis Debray. Le Quai d’Orsay l’avait bien précisé dans un communiqué. On pouvait donc tout imaginer de la réalité de cette mission.

Debray venait de prouver, en tout cas, deux choses :

1) Il avait l’aval de Chirac.
2) C’était vrai qu’il parlait trop.

Les Haïtiens ne l’appelaient plus que « Le Konzé ». Konzé, c’était le patronyme honni du compagnon du résistant Charlemagne Péralte qui, pendant l’occupation états-unienne, avait vendu son ami aux Yankees. Péralte avait été sommairement exécuté et cloué sur une porte pour servir d’exemple. Tous les Konzé d’Haïti avaient, depuis, changé de nom.



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